| Barbara's profileSuEñO QuE La LunA bAiLa ...PhotosBlogLists | Help |
|
June 26 L'or loge
J’aime l’odeur des vieux livres, de leur papier jauni, de leurs tranches abîmées. L’odeur à elle seule raconte un lot d’histoires, impose son emprise et me voilà partie sans rien lire des cent pages. L’horloge qui sonne les heures à l’angle du couloir, la maison qui résonne et pourtant le gouffre du sommeil derrière chaque porte close où pas une paupière ne se lève. Dong Dong Dong il y a bien sûr ceux qui comptent les coups lorsqu’ils sont éveillés, ils accompagnent le gong de l’horloge par leur arithmétique comme l’horloge escorte leur sommeil par sa mécanique familière. Et les pas de l’aïeul et ses chaussons traînés sur le carrelage terre cuite jusqu’aux toilettes, un fin rai de lumière apparaît qui fascine, car lumière ou pas, l’aïeul restera dans le noir, ses yeux ayant choisi depuis longtemps d’aller danser avec les ombres. L’aïeul repart vers sa chambre, la main longeant le mur pour trouver le chemin, les petits pas à la fois prudents et assurés, la finesse du cheveu battue par l’oreiller, il ressemble à un fou mais il n’en a rien d’un. Puis la porte qui grince, au bout, le silence qui retombe, et dehors les étoiles qui n’en finissent pas de briller, et dedans l’horloge qui n’en finit jamais de sonner les coups d’un temps souvent souhaité immobile dans cette maison aux odeurs de soleil de mazout et de thym. Et pas plus que l’horloge, les lits cent ans d’âge et leurs reliefs accidentés n’empêchent de dormir ; et pas plus que les grillons au loin, les ressorts rouillés n’embrouillent les rêves. Pendant ce temps, la piscine, la nuit, se soule aux berlingots de chlore que l’aïeule a versé avant le film du soir et qu’elle n’oublie jamais. Qu’il est doux de la regarder faire en l’aidant et de croiser les jets transparents au-dessus des eaux calmes en des arcs sans flèche à l’image de la paix des lieux. Mission accomplie pour un soir, et les transats sur la pierre encore chaude de la terrasse peuvent alors observer tranquillement les aïeuls à travers les rideaux blanc cassé trop justes pour être bien fermés, qui sur le canapé en cuir marron, qui sur le fauteuil en cuir rouge, deux têtes grisonnantes rivées sur la boîte aux images. Rien ne presse à enfiler les pyjamas ni à défaire le chignon de longs cheveux qu’on à peine à se souvenir blonds, rien ne presse à quitter le fauteuil en cuir rouge sur lequel les enfants se sont maintes fois dépêchés de grimper dès le dos tourné de l’aïeul, comme s’il fallait en percer un mystère ou chaparder un peu d’autorité de contenance et de gloire ou peut-être juste encore transgresser l’habitude déconcertante d’une place attitrée. Les enfants ne savaient rien alors de la vie qui défile et de la nécessité d’y enfoncer des fauteuils en cuir rouge tels des ancres tentant de ralentir l’embarcation sur un courant au sens unique. Car, n’est-ce pas, le temps souvent souhaité immobile ne l’est pas, l’horloge ne cesse de le scander par la course cyclique et sans fin de ses aiguilles, et les livres des toilettes auxquels on tourne souvent le dos n’en jaunissent pas moins en prenant la poussière. Plus grand monde pour leur tourner les pages, les enfants ont grandi, ils travaillent, et les vacances scolaires n’ont plus beaucoup de sens, à peine quelques semaines à poser dans l’année désormais. Alors ils partent au bout du monde et ils écrivent des cartes postales que l’aïeule s’empressera de lire à l’aïeul en décrivant le paysage qu’il ne peut même plus voir en photo. Puis la carte reposera avec les autres sur la cheminée du salon, et les enfants devenus adultes prendront plaisir à la revoir à la relire et à la reposer exactement au même endroit lorsqu’ils auront trouvé un peu le temps de venir. Un peu l’envie aussi, car ils savent bien que le fauteuil en cuir rouge trop usé a disparu dans l’ombre, ils savent bien que l’horloge est en retard car l’aïeul ne la remonte plus, ils savent bien qu’à travers les rideaux blanc cassé trop justes pour être bien fermés il n’y a plus que l’aïeule, assise mais endormie à même pas dix heures. L’aïeul, lui, est parti se coucher tôt, il ne remonte plus l’horloge pas plus qu’il ne continue à feindre de s’intéresser aux voix désincarnées du petit écran : il a décidé que le temps filerait sans lui. Alors la nuit, quand il se lève pour aller aux toilettes, il ne retrouve plus son chemin. Yeux obliques et cheveux hirsutes, il ressemble à un fou, en deviendrait-il un ? Oui, les adultes autrefois enfants savent bien tout cela, ils l’apprennent de leurs parents qui s’organisent et se relayent et à qui le poids de décisions à prendre fait légèrement courber le dos et carrément froisser le cœur. Ils savent aussi la voiture blanche qui ne brave plus les kilomètres ni les virages de la départementale pour aller affronter en ville la grande distribution et son ravitaillement de gros, mais après tout, l’épicerie du village n’est pas une si mauvaise idée : la hanche devenue fragile et douloureuse de l’aïeule ne lui permet plus les courbettes jusqu’au bas du frigo, au moins n’y retrouvera t-on plus des aliments ensorcelés par l’horloge trois cent soixante cinq jours durant. Alors oui, ils savent bien que le temps passe et que la nourriture périt, mais le cœur de l’aïeule, lui, est bien trop gros pour mourir. L’aïeule, ma grand-mère, qui a su faire de sa maison une étoile polaire : impossible de perdre le nord lorsqu’on sait que le sud nous aime et nous attend bras ouverts. La porte en bois massif, je crois encore en entendre la clenche qui s’ouvre au bruit des portières de voiture dans le jardin, Paris arrive pour les vacances et les aïeuls ne veulent pas manquer ça, ça a un air de 6 juin 1944, les alliés débarquent, les effusions commencent, mais les aïeuls en parleraient bien mieux que moi. Et quand bien même surviendrait le silence, je reviendrai toujours, et s’il n’y a plus ni maison ni horloge ni grillons, je reviendrai aussi. Je reconnaîtrai toujours le chemin.
June 20 D-gel[s]Est-ce trop demander que ma main dans la tienne car me prendre le bras, franchement, ce n’est pas de notre âge, soixante-trois à nous deux c’est une pousse au printemps, nous marchons vite encore, nos gestes obéissent, nos membres sont une savane où courent des antilopes, où dorment des lions toujours prêts à bondir, alors pourquoi ton corps ressemble t-il à un lac millénaire, à peine quelques poissons pour troubler la surface des eaux, j’ai bien essayé d’y plonger pourtant, mais l’hiver me devance et semble prendre possession des lieux et je heurte la glace. A peine quelques fissures, pas même de quoi prendre un bain gelé qui me repousserait et m’ôterait l’envie d’y revenir, non, des glissades et sans jeu aucun, je glisse comme le fer repasse mais sans la joie de défroisser les plis, la glace a le lustre d’un miroir et mon seul reflet s’y diffuse mais les étoiles, au moins, sont de mon côté. J’avais voulu croire l’eau profonde pour trouver à l’hiver des excuses comme celle d’empêcher la noyade, mais non, pas de quoi perdre pied puisqu’en tout point du lac des cordes invisibles arriment au rivage. Qui sait ce qu’on pourrait trouver. Est-ce trop demander que ta main dans la mienne qui me guide peu à peu au milieu de la glace sans l’ombre d’une chute et sans la peur du froid, au milieu de la glace où nous ferions un trou pour pêcher en silence jusqu’au soleil d’été. Le temps d’apprendre les poissons et de pouvoir les reconnaître, ce sans s’apercevoir de nos corps apaisés par des eaux chaudes que le dégel aurait grossies.
June 16 Rimes en heurt
Un looser même à l’heure ça porte malheur. T’as beau y mettre du cœur, ce n’est qu’un leurre et puis tu pleures. Arroser les fleurs est un trop dur labeur et tartiner le beurre demande trop de sueur, déjà que tu sois là comme une sœur la bouche en cœur ça peut faire peur. Va jouer un peu plus loin ça le rendra meilleur, il troquera batteur contre pianiste amateur et il en bercera d’autres à l’aube et aux lueurs, sur les vitres la vapeur de leurs ébats-chaleur. C’est pas toujours l’horreur, t’es encore là d’ailleurs. Faut juste pas rester en tailleur, parfois faut se prendre pour un acteur et jouer un rôle douceur dictateur candeur profanateur et t’as le droit à l’erreur. Les branleurs les beaux parleurs laisse les se prendre pour des killers, c’est comme ça qu’ils se donnent un peu de couleur, toi tu te sers bien d’un eye-liner, la noirceur ça peut mettre en valeur, charmeur, frimeur, pour pas laisser filer les kilomètres au compteur. Y’a besoin parfois de se croire un leader, de se fabriquer ses valeurs dans un monde qui prend l’avion de bonne heure et qui laisse pas d’odeurs à part celle des moteurs. Mais les râleurs c’est des petits joueurs et les menteurs c’est des imposteurs, le miel des fleurs ils en goûteront jamais la saveur et ceux dont la froideur écœure ne prendront jamais de hauteur, ils font bien de passer leur temps devant leur ordinateur à déplacer des curseurs pour rendre l’image meilleure puisqu’ils sont pas capables dans leurs vies de longueur de largeur de pixels flatteurs au mixeur. Il s’agit pas d’être un passeur la plupart du temps ailleurs à éviter les gageures, il s’agit pas d’être un tracteur à passer à côté de l’apesanteur, faut troquer la fadeur contre l’ardeur parce que sinon tu meurs. A bon entendeur.
June 03 Ceux qui
Ceux qui s’en vont, ceux qui ne font rien Ceux qui s’en font, ceux qui vont bien Ceux qui enfilent des perles, ceux qui comptent les jours Ceux présents à l’appel, ceux qu’on attend toujours Ceux qui tendent la main, ceux qui pensent à rebours Ceux pour qui l’incertain, ceux pour qui le labour Ceux qui n’ont jamais froid et ceux qui s’emmaillotent Ceux qui ne disent pas et ceux dont la voix porte Ceux qui sont des rivières à polir les galets Ceux qui sont l’eau croupie à rouiller les rivets Ceux généreux Ceux gênés de Ceux qui veulent aller loin, ceux qui ratent le train Ceux qui s’oublient, ceux qui ricochent Ceux qui s’enfuient, ceux qui décrochent Ceux qui gardent l’armure, ceux qui posent les armes Ceux pour qui le murmure, ceux pour qui le vacarme Ceux qui offrent le verre, ceux qui prennent l’argent Ceux qui n’ont rien à taire, ceux qui n’ont pas le temps Ceux qu’il faut sous-titrer et puis ceux qui sous-traitent Ceux qui portent la croix et puis ceux qui la prêtent Ceux qui sont des trompettes à bien tenir la note Ceux qui sont des vitrines à briller de camelote Ceux avertis Ceux à vernis Celles qu’ils veulent à tout prix Celles qu’ils prennent par dépit.
Poème sélectionné par la revue littéraire en ligne écrits-vains : http://ecrits-vains.com/EV/Poesie/Entrees/2009/3/17_Ceux_qui_Barbara_Albeck.html
|
|
|