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    June 29

    Ton monde

     
    Et si je crevais. Mourir par choix, le courage n'est pas loin parfois, ce sont toujours les larmes qui le font s'approcher. L'humidité m'est familière, alors que ce soit celle d'une tombe ou celle de mon visage. Ce n'est pas pour moi les gens qui te répondent sans cesse "je ne peux pas vous dire, je n'ai pas le temps, je suis pressé". Ce n'est pas pour moi les gens qui te laissent t'asseoir dans leur café vide pendant que toi tu te dis "c'est bizarre, il n'y a personne, j'espère que ça ne va pas fermer", puis, avec la naïveté qui te caractérise, naïveté-espérance d'un monde qui ne peut pas être ce qu'il est : "non, ils m'auraient prévenue". Mais à peine la boisson entamée, le garçon de café te rejoint pour le prier de l'excuser : il doit ranger les tables. Il ferme. Je ne l'excuse pas, je n'ai même pas fini mon verre. Je n'excuse plus ces gens qui ne voient dans les autres qu'un monceau de billets à dépenser comptant. Les cafés parisiens alignent les euros et les impolitesses. Le client n'est plus roi, il est esclave, eunuque, ne pense même pas à la révolte. Non, ce n'est pas pour moi les gens qui te laissent t'asseoir dans leur café vide sans même te prévenir de la fermeture imminente. Je ne reviendrai pas. Et ces gens qui réservent leurs terrasses entre midi et trois aux passants qui déjeunent. Si tu as le malheur de prendre table pour ne commander qu'un café, on te fait relever pour te parquer au fond du bar enfumé, et on t'explique sans ménagement : "dehors, c'est pour manger". Alors moi je m'en vais, avec un cri coincé dans la gorge. Victime d'une discrimination sournoise, pas seulement basée sur la valeur absolue de ton porte-monnaie - car, n'est-ce pas, tout porte-monnaie est bon à prendre - mais aussi sur la somme relative qu'il en sortira à un instant T. Ce n'est pas pour moi les gens qui te trient, les gens qui te prennent quand ils ont besoin de toi puis qui te jettent quand ils ont mieux ailleurs. Ces gens qui te sucent, qui t'effeuillent, qui te dépouillent, sans aucune considération. Qui n'ont plus d'autre choix que se calquer au Système qui les dépasse pour pouvoir continuer à vivre. Les garçons de café sont un arbre qui cachent la forêt, une vague qui dissimule l'océan. Ca ne s'arrêtera pas. Peut-être me suis-je trompée de monde. J'aurais aimé qu'on me prévienne.
     
    June 28

    Peknologie

     
    Internet et ses toiles d'araignées. Des toiles filantes, partout, et des pixels comme voie lactée. Le téléphone portable et ses ondes invisibles comme de l'eau claire des sources, fontaine de mouvances, plus rien n'est immobile. Allô tu es où, allô tu es où, allô tu es où. Dans ton cul. Ere numérique, ère chimérique, à force de réseaux, on ne croise plus le fer, on ne croise plus l'enfer, on ne croise plus les autres. On communique sans communier, on parle à tous mais à personne, on dring, on mail, on chat, on wizz, mais quand est-ce qu'on se pose sur un lit de verdure et qu'on regarde au loin. C'est peut-être juste que. Ou encore seulement si. On nous met le monde à nos pieds en nous faisant jouer des mains, mais le monde, le monde n'a jamais paru plus reculé dans des contrées-antennes. Il y a comme une ouate imbibée de rumeurs, et collée sous le nez, qui désensibilise. Aux larmes, citoyens.
    June 27

    OVNI

     

    Un jour sans. Et j'imagine cent fins. Cent fins d'un jour avec, sauf que c'est un jour sans, et de fin il n'y en aura qu'une : continuer à écrire sur une feuille volante qui ne vole pas. Une soucoupe volante, ça vole. Un cerf-volant, ça vole. Une feuille volante, ça ne vole pas ; c'est encore un mensonge. A moins que je la froisse, que je la mette en boule. Que je la jette à l'autre bout de la pièce. Moi, si on me froisse, si on me met en boule, c'est parfois ce que j'ai envie de faire, me ratatiner dans le coin d'une pièce. Mais certainement pas en volant : je serais bien trop lourde. Froisser une feuille, c'est pas comme froisser une personne, même si dans les deux cas, ça laisse des traces. Des plis. Et des arêtes coupantes.

    ***

    J'ai froissé ma feuille volante : je ne sais pas quoi écrire. Ou plutôt, je suis traversée de sensations fugaces, volatiles, je voudrais les écrire, mais il y en a trop. Comme une nuée de papillons qui fond sur moi. Alors je m'en vais, je n'écris pas, c'est le trop qui fait peur. Il me fait partir au galop sur une monture d'angoisse, pour semer les papillons. De l'air. Mais pour écrire, il ne faut pas pouvoir respirer, alors je froisse. J'ai mis en boule ma feuille volante, elle ne s'est pas fâchée. Je l'ai jetée au loin, elle n'est pas revenue non plus. C'est comme ça, parfois on ne mesure pas le poids des gestes, on jette sans vouloir jeter, sans le vouloir vraiment, et puis ça ne revient pas. Quant au poids des mots, je le passe sous silence ; les feuilles volantes sont une aubaine.

    ***

    J'ai traversé la pièce. J'ai ramassé ma feuille volante. Elle était si légère ; il faudra que je pense à l'imiter. Je l'ai dépliée, remise sur la table, aplatie du dos de la main ; on peut défroisser de caresses. Le début de mon texte était là, intact sur le fond, froncé sur la forme. Pourquoi chez moi c'est le contraire. Alors je continue à écrire sur ma feuille volante. Froissée.

     

    June 26

    A pile ou face

     
    Les vieux sont fragiles, voûtés. Ils n'ont plus d'autres choix que marcher tête baissée. Peut-être lisent-ils dans l'asphalte des rues des histoires à ne plus tenir debout. Le monde, ils le connaissent, ils n'ont plus besoin de le voir pile en face et c'est pour ça qu'ils ne jouent plus, ils savent qu'ils ont perdu d'avance : ni pile, ni face. Juste une chute, et le néant. Et quand la mort les fauche, ils sont déjà fânés, pas comme les coquelicots que l'on tue en cueillant. Alors on ne les cueille pas les coquelicots, on essaie de laisser les champs parsemés de tâches sang, et de garder les mains libres. Il me faut les mains libres, pour me rattraper en tombant et pour devant ta tombe déposer des baisers dans mes paumes et les souffler au loin pour qu'ils t'attrapent vivant. J'aurais du te cueillir toi, pendant qu'il en était encore temps, j'aurais du te cueillir, on peut cueillir les gens, et puis ça les fait vivre. Alors, tant pis, demain, je me salirai les mains, j'irai cueillir un coquelicot. Au moins, je le verrai vieillir. Au moins, je le verrai mourir. Et puis je le ferai sécher, entre deux pages d'un livre, surtout pas à la fin. Et quand je serai vieille, journées vides corps absent, lassée des histoires de mémoire et de celle du bitume au coin de la maison, je reprendrai mes livres pour tenter l'évasion, j'y retrouverai la fleur, je l'aurais oubliée, et alors je n'aurai plus peur de perdre, ni de tomber les mains pleines. De toute façon, rien ne me rattrapera. 
    June 25

    Comme une chanson (2)

     
    Prête-moi une caméra Que je me fasse mes films
    J’adore le cinéma Y’a pas b’soin d’ faire des rimes

    Vas-y fais un travelling De ma vie en pagaille
    Ou peut-être un gros plan Sur la jeune fille qui braille

    Coupez ! Final’ment c’est trop triste ! Eclipsons le malheur en faisant une ellipse !
    J’préfère une comédie Avec des blagues pourries !

    Ce sera un court-métrage Noir et blanc en images
    J’ai plus d’couleurs en tête J’suis trop remplie d’affects !

    Qui fait le scénario ? Moi je plante le décor
    Ce s’ra dans un studio Avec un coffre-fort

    On y rangera la merde Qu’on engrange à gogo
    Dans nos p’tites vies ineptes Et sans effets spéciaux !

    Il y aura des flash-back Remplis de bric-à-brac
    Et puis des ralentis De nos instants exquis

    Qu’est-ce qu’on met comme musique Sur notre générique ?
    J’propose de la salsa Pour finir en fiesta !
    Yépaaaaaa !